mardi 22 janvier 2013
IRINA LUCIDI (ALESSIA ET LIVIA)
«Quand on a tout perdu dans la vie, on n’a plus peur de rien»
IRINA LUCIDI — «Le Matin Dimanche» a rencontré, mercredi à Bruxelles, Irina Lucidi. La mère des jumelles disparues de Saint-Sulpice (VD) parle de la Fondation Missing Children Switzerland qu’elle a créée suite à ce drame. La maman raconte aussi comment elle a survécu au désespoir et explique comment elle tente de réapprendre à vivre normalement.
Par Dominique Botti. Mis à jour le 10.03.2012
Irina Lucidi, Bruxelles, le 8 mars 2012.
Image: Jock Fistick
Alessia et Livia
Irina Lucidi est une femme surhumaine. Elle a perdu ce qu’il y a de plus cher au monde: ses deux filles, Livia et Alessia. Des jumelles, alors âgées de 6?ans, qui ont disparu après avoir été enlevées par leur père, Matthias Schepp, en janvier 2011. Et pourtant. Ce sont les bras ouverts, le sourire aux lèvres et l’œil pétillant qu’Irina Lucidi a accueilli «Le Matin Dimanche» mercredi dernier à Bruxelles, dans la ville où elle a grandi. Cette force extérieure n’est pas une façade hypocrite. Irina Lucidi n’a tout simplement pas envie de s’épancher sur sa souffrance, qu’elle vit en toute intimité. Par pudeur. En public, elle veut plutôt passer un message d’espoir. Il est possible de survivre à tout, même au désespoir. Mercredi dernier était le jour de son 46e?anniversaire. Mais il y avait beaucoup plus important pour elle. C’était aussi le jour de l’entrée de sa Fondation, Missing Children Switzerland (MCS), dans l’association faîtière, Missing Children Europe qui a son siège dans la capitale belge. Irina Lucidi est très fière de cette nouvelle étape. Sa fondation peut désormais s’appuyer sur des partenaires expérimentés pour créer en Suisse un solide réseau d’aide à la recherche des mineurs disparus.
Comment vous sentez-vous aujourd’hui, plus d’une année après la disparition de Livia et Alessia?
Je suis très fière d’avoir mis sur pied en si peu de temps cette fondation. Je l’ai créée pour honorer Alessia et Livia. Mais aussi pour tous ceux qui ont été bouleversés par la disparition de mes filles. Je pense tout particulièrement aux mamans et aux enfants de Saint-Sulpice. Je l’ai créée aussi, et surtout, pour tous les enfants qui, un jour de détresse, pourraient avoir besoin de l’aide de la Fondation MCS. Je n’ai fait que mon devoir. Après tout ce que j’ai subi, je ne pouvais pas rester à la maison à ne rien faire. Je devais donner du sens à cette histoire douloureuse, transformer la rage et la colère en quelque chose de constructif. J’ai cherché à mettre sur pied quelque chose qui permette à tous de tirer une leçon de ce qui s’est passé, de ce que j’ai subi. J’avais besoin de faire quelque chose d’utile. Maintenant, je peux tenter de réapprendre à vivre une vie normale.
Votre douleur s’apaise-t-elle?
Le temps passe et mes filles sont toujours absentes. Avec le temps, leur absence se fait d’ailleurs sentir toujours plus et, non, mes blessures ne s’apaisent pas. Malheureusement, on ne meurt pas de douleur. On apprend à vivre avec. Le corps continue à vivre. Comme l’esprit d’ailleurs. Il y a des choses à faire. Il y a des proches à qui je tiens et qui m’aident à me sentir mieux. Il y a Missing Children Switzerland. Les jours oscillent ainsi entre des moments de joie et d’autres de grande tristesse. Mais lorsque cela va mal, je sais que cela durera quelques jours et puis que cela passera. J’ai appris à mieux me connaître.
C’est-à-dire?
Je ne m’étais jamais trouvée face à une situation aussi extrême. Aucun parent n’est préparé à perdre ses enfants. Il est donc impossible de savoir avant comment réagir. Pour moi, de simples larmes ne suffisaient pas. Ma souffrance était beaucoup plus physique. Au début, c’était très violent. Je n’en pouvais plus, je m’évanouissais et je tombais par terre. C’était incontrôlable et insupportable. Ces émotions sont très intimes. Impossibles de les partager en public. Peu de proches les ont partagées d’ailleurs. Aujourd’hui, je me connais mieux. J’ai appris que le corps et l’âme se défendent comme ils peuvent.
Où sont Livia et Alessia?
Je les sens proches de moi, en permanence. Il ne se passe pas un instant de la journée sans penser à mes filles. Elles sont partout. Dans mon nouvel appartement, il y a leur photo, certains de leurs objets personnels dans chaque pièce. Elles n’ont plus de chambre à coucher, mais elles sont toujours avec moi.
Avez-vous gardé toutes leurs affaires qui étaient dans votre ancien appartement de Saint-Sulpice?
Une partie se trouve chez moi. Le reste est dans un garde-meuble avec d’autres de mes effets personnels. Mon nouvel appartement est plus petit.
Mais, selon vous, où sont-elles physiquement?
Tant que les recherches continuent il y a de l’espoir. Et je peux vous dire que les recherches continuent en Suisse, en Italie et en France. Pas au même rythme soutenu qu’avant. Je n’attends pas un miracle, mais des réponses. Beaucoup de monde demande d’ailleurs des réponses. Je veux savoir tout ce qui s’est passé. Je veux savoir où et quand. Le pourquoi de cette histoire n’a plus beaucoup d’importance. Ce qui a été fait est fait. Personne ne peut changer le passé.
Qu’avez-vous modifié dans votre quotidien?
Je ne prends pratiquement plus de médicaments. J’ai aussi déménagé et recommencé à travailler le 1er mars. Mon apprentissage prendra le temps qu’il faudra. Jour après jour. Etape après étape. Mais cela ne m’angoisse pas. Quand quelqu’un a tout perdu dans la vie, il n’a plus peur de rien. Moi, j’ai tout perdu, que peut-il m’arriver de pire? Je n’ai plus peur de la mort. Tout ce que la vie m’apportera ne peut être que mieux.
A quel moment vous êtes-vous sentie revivre?
Lors d’un voyage en Asie. Je suis partie trois mois, tout de suite après la création de Missing Children Switzerland, le 7 octobre. J’ai visité l’Indonésie, Bornéo, Hongkong. Puis, le sud de l’Inde. Dans ce pays, au Kerala, j’ai compris que je pouvais rentrer en Suisse, après avoir hésité et reporté plusieurs fois ma date du retour.
Que s’est-il passé au Kerala?
J’ai suivi une cure ayurvédique. Ils disent pouvoir vous désintoxiquer le corps. Ils vous font des massages particuliers, à l’huile chaude notamment. Et ils vous purgent en vous faisant vomir. Je crois que symboliquement, ces vomissements étaient l’aboutissement du voyage. J’étais désormais purifiée et prête à passer un nouveau cap.
Etait-ce un voyage mystique?
Non. Plutôt un voyage de jeune routard parti sac à dos et seul.
Vous êtes partie seule…
J’avais besoin de me retrouver seule, face à moi-même. Les mois qui ont suivi la disparition d’Alessia et Livia, il y avait beaucoup de bruit et beaucoup de gens autour de moi. J’avais l’impression de m’être perdue. De ne plus savoir qui j’étais. J’ai décidé de voyager pour m’écouter, connaître à nouveau mes envies. Ce dont j’ai besoin. En Asie, j’étais seule avec mon histoire. J’étais une inconnue. Une personne qui souffre comme tout le monde. Et eux, ils souffrent tous les jours de la pauvreté. Ils vivent dans des conditions difficiles, mais ils gardent le sourire. Le taux de suicide y est d’ailleurs inexistant. Leur joie de vivre, leur volonté d’aller de l’avant malgré tout m’a fait beaucoup de bien.
Qu’avez-vous mis dans votre sac à dos?
Mon bagage était très petit. J’y ai mis cinq T-shirts, deux shorts, un pantalon, un costume de bain. Une pharmacie. Et des livres en français et en italien: «Aleph» de Paulo Coelho, «L’auberge des femmes tristes» de Marcela Serrano, «Le journal» de Jean Cocteau.
Et des photos de Livia et Alessia?
Je les ai toujours avec moi sur moi.
Bref, vous vous êtes offert un vrai voyage de routard adolescent?
Tout à fait. Je me suis déplacée là où le vent me portait. J’ai pris le bus. J’ai dormi dans des petits hôtels, des familles d’accueil. Sur place, j’ai rencontré beaucoup de personnes, même un couple de Lausannois que je compte bien revoir bientôt.
Et s’il ne fallait garder qu’une image de ce voyage?
Il y en a tellement. La plongée sous-marine en Indonésie. Les orangs-outans à Bornéo. La culture à Java. Mais l’image la plus marquante, c’est probablement les enfants que j’ai rencontrés. Ils sont tellement beaux. Leur joie de vivre. Leur sourire à 24 dents. Leurs yeux qui sourient. Ils m’ont donné beaucoup d’énergie. Pour moi, c’est très important d’être avec eux.
Que pensez-vous aujourd’hui de la maternité?
Pour moi, c’est important d’être mère, de donner la vie, sans en faire une obsession. Je me suis demandé si je voulais un jour à nouveau des enfants. Mais pas pour l’instant. Je ne veux pas un enfant, je veux simplement avoir Livia et Alessia avec moi.
Après votre retour en Suisse, vous avez recommencé à travailler dans la même entreprise qu’avant le drame. Comment avez-vous vécu cette reprise?
Il y a beaucoup d’enthousiasme, mais aussi de l’angoisse. Depuis un an, j’avais tout le temps que je voulais. Je m’étais habituée à un certain fonctionnement. Maintenant, je dois m’adapter au rythme du travail. J’ai repris à temps partiel. La première journée, après six heures de travail, j’étais épuisée.
Comment ont réagi vos collègues?
J’ai retrouvé des gens que je n’avais pas vus depuis une année, alors que je les avais côtoyés pendant dix ans. Ils ont tous réagi différemment. Certains tombaient dans l’émotion. D’autres tentaient de faire comme si de rien n’était. La plupart ne savaient pas quoi dire. J’ai essayé de les aider. Au final, tout s’est très bien passé. J’ai retrouvé mon poste et ma place de travail à Lausanne. C’est comme si je les avais quittés hier.
Rien n’a donc vraiment changé?
Beaucoup de choses ont changé. Après ce drame, je relativise tout, les choses matérielles ont une autre valeur. Mais bon, je dois réapprendre à faire mes preuves. J’ai décidé de voyager plus qu’avant. La mobilité aide et, au siège de Lausanne, il y a encore trop de souvenirs liés à Matthias qui travaillait dans la même entreprise.
Vous êtes présidente de la Fondation MCS. Quelles sont les prochaines étapes importantes de cette fondation?
Il manque une cellule spécialisée dans la recherche des enfants disparus. C’est comme si, en Suisse, la disparition de mineurs n’existait pas. Il n’y a pas de statistique officielle. Alors que, dans le seul canton de Vaud, on estime qu’il y a 800 disparitions par année. Le problème existe donc, mais personne n’en parle.
Vous avez vécu personnellement ce manque?
J’ai créé ma Fondation parce que je me suis retrouvée seule face à ma tragédie. Je m’en suis rendu compte en recherchant mes filles. En Suisse, il n’y a pas de procédure spécifique en cas de disparition d’enfant. Il n’y a d’ailleurs pas de différence entre une disparition d’enfant et d’adulte. Je sais qu’il y a beaucoup de fugues et que généralement ils rentrent à la maison. Mais si ce n’est pas le cas… De toute façon, chaque disparition d’enfant, même si l’issue est heureuse, est douloureuse pour la famille et les proches. Il y a besoin d’un encadrement.
Les autorités n’en font-elles pas assez?
Dans mon cas les autorités ont fait leur possible en agissant dans le cadre de leurs règlements internes. Mais peut-être pourrions-nous améliorer le système de recherche existant? Ainsi que la prise en charge lors d’une disparition de mineurs? Il y a tout un travail de sensibilisation que nous devons mettre en place.
Quel est le but de votre Fondation?
Nous avons déjà mis en place une plate-forme téléphonique nationale, le 0848?116?000. Le deuxième but de MCS est d’analyser la procédure existante en Suisse lors d’une disparition d’enfant. S’il le faut, nous demanderons à changer la loi pour l’améliorer. Enfin, il y a ce travail de sensibilisation des institutions.
Avez-vous créé MCS pour continuer les recherches de Livia et Alessia?
Pas du tout. J’ai créé cette Fondation en leur honneur. Mais il n’y a pas de Fondation Lucidi. J’en suis présidente, mais je compte démissionner l’année prochaine et prendre un peu de distance pour la laisser fonctionner par elle-même. Missing Children Switzerland existe pour tous les enfants.
Pensez-vous pouvoir être heureuse à nouveau, un jour?
Je ne sais pas. Je suis déjà en paix avec moi-même. J’ai fait ce que je devais faire, après ce drame. Mais aussi avant. Je n’ai jamais tenté de soustraire mes enfants à leur père, malgré la séparation que j’avais demandée. Si j’avais eu, une seconde, le sentiment que Matthias pouvait leur faire du mal, je les aurais prises avec moi, à l’autre bout du monde. J’espère simplement que personne ne s’inspirera de ce qui s’est passé, et qui ne doit jamais se reproduire. Et nous devons tout faire pour l’empêcher. Aucun parent ne doit instrumentaliser les enfants lors d’une séparation.
Et Matthias?
Il n’existe plus aujourd’hui. Je n’en parle pas volontiers. Je parle volontiers de mes filles, mais pas de lui. Cela me gêne. Je le veux loin de moi. Matthias est un manipulateur, un pervers narcissique. Un couple sur deux divorce aujourd’hui. Je ne pense pas avoir mal agi. Malheureusement cela s’est mal terminé pour moi. On ne peut pas tout contrôler.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire