jeudi 7 février 2013

PAUL ACCOLA


 PAUL ACCOLA, UNE VIE BRISÉE


Au volant de son tracteur, l’ancien vainqueur de la Coupe du monde de ski a accidentellement écrasé un enfant. Skieur atypique, personnage entier et sans concession, le Grison se retrouve face au drame de son existence.

«Oui, un enfant peut vous changer un homme. C’est tellement important dans la vie.» C’est Paul Accola qui tenait ces propos quelques mois après la naissance de sa fille, Carina, en 2002. Lui, le skieur rebelle à l’air bourru et au carré franc-parler. Lui dont les mots n’étaient jamais assez durs envers la Fédération suisse de ski ou envers ceux qu’il estimait profiteurs ou paresseux. Même son collègue d’entraînement Michael von Grünigen et ses entraîneurs le disaient changé par la paternité, «plus doux», «plus équilibré». La tragédie qui le frappe aujourd’hui n’en apparaît dès lors que plus douloureuse.

Mercredi dernier, dans l’après-midi, l’ancien champion de ski à la tête d’une petite entreprise de machines, a accidentellement écrasé Jann-Andri, un garçon de 8 ans, alors qu’il fauchait un pré à Davos. Grièvement blessé, l’enfant est décédé à l’hôpital de Coire peu après le drame. «Je ne l’ai pas vu. Je ne l’ai simplement pas vu! Tout d’un coup, des chaussures de gym ont volé en l’air devant moi», a-t-il dit en pleurant au paysan Joos Kindschi, dont il travaillait le champ. Selon un témoin, l’ex-champion grison aurait demandé, quelques minutes avant le drame, à l’enfant, qui habitait la maison voisine, de s’éloigner, rapporte le quotidien Blick. Toute la région est affligée par ce dramatique accident, même si parfois pointe l’énervement. «Les gens réagissent ici exactement comme ils réagiraient chez vous: ils sont tristes, ont de la compassion; maintenant on a assez parlé de cette affaire», s’emporte Robert Ambühl, vice-président de la commune de Davos, agacé par le battage médiatique suscité par le drame. L’ex-champion de ski, lui-même père de trois enfants de 4, 7 et 10 ans, est profondément choqué par la tragédie. Deux jours après le drame, il a rencontré les parents du petit Jann-Andri sur la prairie fatale et, lundi, Paul Accola a assisté avec sa femme, Valérie, à l’enterrement. «C’est terrible pour lui, surtout que c’est un gars simple, attaché à la terre et à la famille», observe le descendeur William Besse, ancien coéquipier de Paul Accola dans l’équipe nationale de ski.

L’ÉGAL DE TOMBA
Le Grison a connu une carrière en dents de scie avec très vite des hauts et très longtemps des bas. A 20 ans, à la surprise générale, il gagne la médaille de bronze du combiné aux Jeux olympiques de Calgary, en 1988. Mais c’est lors de l’hiver 1991-1992 que son talent explose. Il gagne sept victoires, décroche le globe de cristal de super-G et, surtout, le classement général de la Coupe du monde. Il est alors l’égal de la star Alberto Tomba, qu’il bat deux jours de suite successivement, en géant et en slalom, à Breckenridge, au Colorado. Un skieur italien qu’Accola admire «parce qu’il ne fait que ce qu’il veut». Le Grison est porté aux nues, notamment par les médias transalpins, trop contents de pouvoir opposer un rival à leur champion national.

Charpentier de formation, Paul Accola a des dehors taillés à la hache, le verbe mal dégrossi. En 1992, aux JO d’Albertville, il passe la ligne d’arrivée du slalom en arrière, présentant ostensiblement son postérieur aux membres du comité olympique puis, de rage, excédé par une piste jugée indigne, enterre son dossard dans l’aire d’arrivée!

«Il disait toujours ce qu’il pensait mais, au moins, tu savais à quoi t’en tenir avec lui, se souvient William Besse. Il a parfois exagéré, mais ses critiques contre Swiss-Ski étaient souvent fondées; nous, on était un peu plus diplomates…» Hors des pistes, ses propos définitifs ne lui valent pas que des amis. «Les Tamouls qui sont ici portent tous des vestes en cuir alors que les paysans de montagne n’ont rien», déclare-t-il. Ses positions affichées contre l’entrée de la Suisse dans l’EEE lui font alors perdre des sponsors.

ÉCORCHÉ VIF
Sur la piste, les succès de 1992 font place aux blessures: genou gauche en 1993, cheville gauche en 1994; en 1995, il percute même son entraîneur Fritz Züger à l’entraînement et se casse le genou droit.

Robert Ambühl, vice-président de la commune de Davos

L’homme semble en perpétuel conflit avec ce qui l’entoure, fâché contre le monde entier. «C’est un écorché vif», glisse un ancien de Swiss-Ski. Ingérable, il est souvent en retard, rate des rendez-vous avec des sponsors et se voit plusieurs fois amendé. Mais on ne dit pas ce qu’il doit faire à Paul Accola. Condamné à 10 000 francs d’amende, il vient au siège de la fédération, à Berne, paie son dû et donne 10 000 de plus pour la relève! «Il est malin, poursuit notre interlocuteur, et pourtant ça représentait beaucoup d’argent pour lui.»

PLUS DOUÉ QUE CUCHE
Il a du talent à revendre, on le dit plus doué que Didier Cuche. «Oui, il avait un vrai talent naturel. Cuche, c’est différent; lui, c’est un monstre bosseur», analyse William Besse. Homme de terrain, Paul Accola n’a pas que du talent sur les pistes enneigées mais aussi dans les champs. Fan de pelles mécaniques, il participe même à l’émission de télévision allemande Wetten dass… où il est opposé, dans une épreuve d’habileté, au meilleur professionnel autrichien. Surprise, c’est le Suisse qui l’emporte. L’homme a toujours su répondre présent lors des grands rendez-vous. Aux Mondiaux de Vail, en 1999, il gagne la médaille de bronze du combiné mais boude la fête en son honneur au Chalet suisse. «Si ma médaille doit sauver la tête d’un seul de ces minichefs, je la rends», dit-il, toujours en conflit avec Swiss-Ski.

Au-delà de ses coups de gueule, Paul Accola est un vrai passionné. D’ailleurs, si on ne le voit plus en Coupe du monde depuis 2005, il n’a jamais vraiment pris congé, preuve de son attachement viscéral au ski. Chez lui, à Davos, il a mis sur pied une fondation qui soutient les jeunes sportifs. Ces dernières années, il s’est engagé en politique auprès de l’UDC, où sa femme est secrétaire générale de la section locale. Deux fois, il s’est présenté comme candidat au parlement davosien, sans succès, comme aux élections fédérales de l’an dernier où, présent sur les listes du parti agrarien, il n’a pas non plus été élu.

Le Grison s’est souvent relevé, après des blessures, après des échecs. Mais aujourd’hui, confronté à la mort de Jann-Andri, passé sous la machine qu’il conduisait, Paul Accola fait face à un drame dont on ne se relève jamais complètement.

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