lundi 15 décembre 2014

PIERRE-PASCAL ROSSI

«Je ne suis pas pressé de remarcher!»
Pierre-Pascal Rossi: heureux rescapé d’un temps où les médias ne savaient pas encore tout. © Stephano Iori




L'invité du lundi • Pierre-Pascal Rossi, l’ancien aventurier du TJ et de «Passe-moi les jumelles», installé à Neuchâtel, vit aujourd’hui en chaise roulante. Et à notre connaissance, d’après ce qu’on a vu, il a rarement été aussi heureux…



PASCAL BERTSCHY

Il n’a jamais pris le monde de haut et l’idée n’est pas près de l’effleurer, maintenant qu’il vit en fauteuil roulant. Pierre-Pascal Rossi a perdu l’usage de ses jambes en 2013. Le pauvre, dites-vous? Ne le faites pas rire. Pour s’être allégé de bien des choses et installé à Neuchâtel, ville qui l’enchante, il est heureux et serein, sans doute comme jamais.

Quel aventurier! Si la vie l’a gâté, lui l’a brûlée longtemps par les deux bouts. Le public n’en savait rien. Quelle importance? Il aimait ce petit prince de la télévision. Avant de porter le chapeau dans «Passe-moi les jumelles», il avait présenté le TJ et le refermait chaque soir sur ce mot: «Telle a été cette journée en Suisse et dans le monde à notre connaissance.» Pareil trait d’humilité laisse rêveur en 2014. Et montre que Rossi, dans ses folles années, était déjà doué de sagesse…

- Pierre-Pascal, qu’est-ce qui a fait que vous êtes en chaise roulante?

En février 2013, je suis allé fêter seul mes 70 ans à Cuba. Je suis parti comme si c’était pour mes 20 ans! A La Havane, j’ai attrapé une infection à un doigt qui a dégénéré. Mon bassin était pris dans un étau et la douleur était telle, après quelques jours, que je me suis fait hospitaliser. Verdict: infection générale des poumons, avec un abcès de pus sur la nuque qui appuyait sur mes cervicales et entraînait une paralysie. On m’a opéré d’urgence le jour de mon anniversaire et, à mon réveil, je ne bougeais plus.

- Que s’est-il passé ensuite?

Après quatre semaines dans cette clinique, où j’étais entouré de gaies et jolies Cubaines qui venaient regarder leur «telenovela» dans ma chambre, on m’a rapatrié à Genève. J’ai passé ensuite un an à Nottwil, au Centre suisse des paraplégiques. Au début, selon les médecins, je n’avais aucune chance de remarcher. Mais, vu mes progrès au fil des mois, je suis sorti avec un mince espoir de me remettre un jour debout. Tant mieux si c’est le cas, mais je ne suis pas pressé de remarcher!

- Il est vrai, ce mensonge?

Très vrai. Moi qui suis contemplatif et pour le ralentissement, pour un retour à la lenteur naturelle, je ne suis pas pressé. N’ayant rien d’urgent à faire, je profite des avantages offerts par cette situation et songe d’ailleurs à écrire un livre sur les privilèges d’être en chaise. Tenez, je vous en donne déjà un: on est remarqué quand on entre dans un bistrot et lorsqu’on y retourne, on passe aussitôt pour un bon client.

- Vous êtes heureux, dites-vous…

Très heureux! J’habite au centre de Neuchâtel, ville idéale, je me suis fait de nouveaux amis et j’ai une nouvelle vie qui s’apparente à une dernière jeunesse. Vous savez, en se détachant du superflu et de ses illusions, on devient léger et on atteint enfin l’essentiel.

- Vous a-t-on déjà dit que votre formule, à la fin du TJ, était géniale?

Cette phrase était une façon de rappeler que nous n’étions pas sûrs de tout savoir, mais rien de neuf là-dessous. La sagesse chinoise le disait déjà: connaître son ignorance, c’est peut-être la meilleure part de la connaissance.

- Dans un «Temps présent», naguère, pourquoi ou pour qui aviez-vous confessé votre alcoolisme?

Je l’ai fait pour les gens qui me voyaient alcoolisé dans les bistrots de Genève que je fréquentais à l’époque. Mon expérience au téléjournal a été enrichissante et son souvenir m’est devenu agréable. Pourtant, sur le moment, ça me dérangeait d’occuper cette vitrine. Avec l’aide de mon épouse d’alors, Solange, j’ai pu traverser cette période en gardant plus ou moins les pieds sur terre. Sans échapper, toutefois, à un alcoolisme destructeur.

- A l’écran, ça ne se remarquait pas.

La période la plus sombre a été celle où je présentais le TJ. Après, il y a eu «Passe-moi les jumelles». On tournait souvent en Valais et, là-bas, les gens sortaient les bouteilles dès notre arrivée. C’était leur blague: voilà «Passe-moi les bouteilles», disaient-ils. A deux heures du matin, quand les Valaisans s’écroulaient, moi je tenais encore debout. Tout s’est fini par une cure de désintoxication

- Adolescent, de quoi rêviez-vous?

A quinze ans, je voulais être Rimbaud. Pour écrire et voyager, ce que j’ai fait finalement comme journaliste. Dans l’idéal, j’aurais dû naître cinquante ans plus tôt. Ce que j’aurais voulu, c’est voyager à la façon de Cendrars. Les gens croient voyager, maintenant, alors qu’ils ne font que bouger. Je tiens le tourisme de masse pour une des trois catastrophes du XXe siècle. Les deux autres sont la voiture - et j’en avais une! - et la télévision, dont j’avais pourtant fait mon métier.

- Ah bon, la télévision aussi?

Cet outil magnifique participe désormais de l’abrutissement général et de la déculturation des pays du tiers-monde. Distractions, distractions! Nous vivons à l’ère de la médiocrité, mais la télévision n’est pas seule en cause. La catastrophe majeure du XXIe siècle, selon moi, c’est le smartphone. Et pourtant j’en ai un…

- Vous si charmeur, quel a été votre palmarès côté cœurs féminins?

Séduire sans amour, ça devient vite ennuyeux et ça amène surtout au mensonge. A 60 ans, je me suis promis de ne plus mentir à qui que ce soit sur quelque sujet que ce soit. Je préfère dire la vérité. Tenir constamment le langage de la vérité, vous savez, c’est plus facile qu’on ne l’imagine.

- Parmi les différentes périodes de votre vie, y en a-t-il une qui vous paraît meilleure que les autres?

La meilleure, c’est aujourd’hui.



«Telle a été cette journée, en Suisse et dans le monde, à notre connaissance.»

CARNET NOIR - Pierre-Pascal Rossi, ancien présentateur vedette du Téléjournal de la TSR est décédé mercredi à l'âge de 73 ans.
Présentateur du Téléjournal de 1982 à 1989, Pierre-Pascal Rossi s'est éteint à l'âge de 73 ans des suites d'une longue maladie, a annoncé mercredi la RTS. Le journaliste et écrivain genevois était entré à la Télévision suisse romande en 1969.
Une phrase a rendu célèbre Pierre-Pascal Rossi auprès des téléspectateurs. Le présentateur avait pris l'habitude de terminer chaque Téléjournal par la phrase: "Telle a été cette journée en Suisse et dans le monde à notre connaissance."
Pierre-Pascal Rossi avait commencé sa carrière de journaliste au Courrier. Il a ensuite été engagé à L'Illustré, puis à Radio-TV Je vois tout. A la TSR, il a été grand reporter pour l'émission Temps Présent et producteur-animateur de l'émission littéraire Hôtel.
Il avait également participé à la création de Passe-moi les jumelles, avec Benoît Aymon et Claude Delieutraz. Depuis sa retraite en 2005, Pierre-Pascal Rossi poursuivait des activités littéraires et de rédaction de scénarios.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire