samedi 4 février 2012

GERARD CHALIAND



Le président afghan, Hamid Karzaï, est en visite ce vendredi 27 janvier 2012 à Paris. Il vient signer avec le président de la République, Nicolas Sarkozy, un traité d’amitié et de coopération franco-afghan. Mais c’est aussi la question de la sécurité des militaires français qui a été au cœur de cette rencontre, une semaine après la mort de quatre d’entre eux, tués par un soldat afghan en formation.


Depuis, des voix s’élèvent dans l’Hexagone pour exiger un retrait anticipé du contingent français, prévu à l’horizon 2014. Un point de vue que ne partage pas nombre d’experts, dont Gérard Chaliand, géopolitologue et spécialiste des conflits armés. Selon lui, "compte tenu des conditions dans lesquelles l’affaire s’est engagée, il serait extrêmement négatif de se retirer parce que l’on a perdu quatre soldats (…) Cela a été fait une fois par les Espagnols, au lendemain d’un attentat", mais c’était "une erreur politique" et "une véritable prime aux talibans". "A mon sens, on ne se retire pas parce que l’on a perdu des gens, on se retire pour des raisons stratégiques, pour des raisons politiques, et je pense que nous allons rester. Est-ce que cette guerre à un sens ? C’est un autre problème. Est-ce qu’elle est gagnable ? C’est un autre problème. Mais on va rester", affirme-t-il.

Aujourd’hui, poursuit notre invité, "les Américains mènent cette guerre de manière indiscutablement centrale. Il y a également des Britanniques. Il y en a d’autres qui sont partis, comme les Canadiens, mais après l’avoir annoncé deux années à l’avance. Il n’y a pas eu débandade. Et je pense que oui, les Américains apprécieraient très peu le fait que les troupes françaises se retirent alors que le mandat est que l’on reste jusqu’à la fin en tant qu’allié".

Par ailleurs, "quatre-vingt-deux morts en dix ans, vous trouvez que c’est énorme ? Je sais que dans les médias, on n’arrête pas de répéter quatre-vingt-deux morts, comme si c’était une catastrophe nationale. Mais, en dix ans, c’est très peu. Combien meurent-ils de gens sur les routes, par exemple ? Chaque matin, on pourrait dire, il en est mort deux-cent-soixante, c’est une tragédie. Donc, il faut arrêter, il faut que l’on se soigne un peu en ce qui concerne notre rapport à la mort. Du temps de Charles de Gaulle - cela n’a rien à voir avec M. Sarkozy -, mais jamais le président de la République ne se serait rendu en Algérie parce que l’on a perdu dix hommes dans une embuscade. L’opinion publique a changé, elle n’encaisse plus la mort" et "cela en devient absurde. Il faut se souvenir que Homère nous appelle les ’mortels’. C’est nous les ’mortels’, nous sommes nés pour mourir".

Sur le terrain afghan, "les soldats français ont formé des hommes et ils ont été utiles à leur façon. Je ne dis pas que nous avons été essentiels dans cette affaire, je ne dis pas que l’affaire afghane a été bien engagée. Je sais que l’Afghanistan a été la victime collatérale de la guerre directe, l’essentiel des efforts a été fait pour l’Irak, et le résultat n’est pas fameux. Les Américains se sont fourvoyés dans deux guerres qui prétendaient remodeler le grand Moyen-Orient, et après dix ans de guerre globale contre le terrorisme, ils finissent par s’apercevoir que les Chinois sont passés numéro deux. Le problème sérieux, il est là, il n’est pas ailleurs".

En effet, souligne Gérard Chaliand, "l’essentiel est ce basculement géopolitique auquel nous assistons en ce moment. L’Occident qui pendant trois siècles et demi régnait de façon absolue sur le monde vient de perdre cette avance qui était totale. Il y en a d’autres qui arrivent et il va falloir s’organiser par rapport à cela".

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